…ou plutôt du demi-siècle.
Tout a commencé samedi dernier. La neige tombait joyeusement pour mon plus grand plaisir. En voyant la ville se tapisser de neige, je jubilais. Je ne croyais pas manquer le pays à ce point mais j’ai vite conclu, en observant mes réactions enfantines, qu’il n’y a rien comme une bonne bordée pour me remettre d’aplomb. Il faut dire que Hefei est une ville très monotone, grise et impersonnelle mais la voir embrouillée à travers les flocons la rendait grisante et attrayante. Et puis, elle était blanche, presque propre. J’espérais secrètement découvrir que la neige avait des propriétés détersives et que la pollution s’évanouirait sous le pouvoir miraculeux de la neige. (En fait, je déchante un peu à ce sujet puisque j’ai appris récemment qu’à Beijing il est possible d’observer un phénomène unique, la neige noire. Peut-on encore douter de l’état de la pollution en Chine?) Cela dit, j’étais probablement la seule à ne pouvoir contenir mon excitation. Les autres étaient plutôt inquiets de voir s’abattre sur nous les centimètres de neige.
J’étais toujours en transe jubilatoire dimanche matin en m’apercevant que la neige avait neigée toute la nuit et qu’elle persévérait dans sa descente au petit matin. J’ai marché jusqu’à l’école en écoutant des tangos argentins pour me garder le cœur au chaud (mais en avais-je vraiment besoin?). Mon premier choc était de voir les rues désertes. Peu importe l’heure du jour, il y a toujours passants et taxis dans la rue mais pas ce matin. Mon deuxième choc était de réaliser à quel point le silence régnait. La neige avait fait fuir les gens mais absorbait aussi le bruit des quelques véhicules qui se risquaient dans la ville. Bien sûr, les enfants étaient tous en retard, incapables de se présenter à l’école et du coup les cours de l’après-midi ont tous été annulés. L’opportunité parfaite se dessinait donc devant moi; aller me mettre le nez dehors et me laisser embrasser par l’hiver. On s’est donc habillés bien chaudement et on est partis à la découverte de ce qui nous semblait une nouvelle terre. Nous avons fait le tour du quartier lentement savourant l’aisance que nous procuraient les trottoirs vides. Après quelques heures de marche, bien transis par le froid, nous sommes rentrés heureux d’avoir vaincu les éléments et d’avoir pu retrouver, à travers l’hiver, un brin de nous-mêmes.
C’est lundi matin que les choses se sont en peu envenimées. Depuis le début de la tempête, mon œil de fille de météorologue me fait dire que nous avions dû recevoir près de 25 centimètres de neige. À mon avis, cette tombée de neige ne peut être qualifiée de tempête puisque les vents ne se sont jamais levés, les températures ne sont jamais tombées plus bas que -5 et la neige était de la meilleure qualité possible (par ça, je veux dire que c’était de la neige à bonhomme). Comme les choses ne semblaient pas avoir de fin, les gens se sont mis à se méfier. À en croire les informations, les trains qui approvisionnent l’est et le sud de la Chine sont paralysés et ne peuvent donc combler les tablettes des épiceries causant ainsi un brin de panique. Pour quatre patates, à l’épicerie du coin, que j’aurai habituellement payées un ou deux yuans, on m’en demandait treize. Et moi de me dire, comment ferais-je pour priver quelqu’un de ces 4 joyaux. Elles sont donc restées à leur place. En après-midi, quand les choses se sont un peu calmées, les gens ont sortis leurs pelles ou tout autre attirail pour vider les rues de leur excédent de neige. Il faut bien comprendre qu’ici il n’y a aucun sel ou sable à épandre et que le déblaiement des rues se fait à force de bras et à coups de pioche. Je salue leurs efforts mais bien que certains se désâment pour faciliter la vie des uns et des autres, ils ne gagnent pas mon respect pour autant. Certains ne semblent pas savoir comment réagir et agissent, à mes yeux, bien sottement. Pour preuve, comment expliquer cette voiture brûlée au coin de la rue. On m’a raconté que le conducteur de la voiture s’était enlisé dans la neige et essayait de s’en sortir avec férocité et excès. Il a donc fait tourner les pneus jusqu’à ce qu’une flammèche se dégage d’un quelconque engrenage et s’attaque à la voiture au complet. Les restes sont attristants, la carcasse gît à deux pas d’ici calcinée et désespérément dépourvue d’espoir d’être ressuscitée. Aucun blessé à signaler.
Aujourd’hui, mercredi, le soleil plombe sur Hefei mais ne semble pas assez puissant pour faire fondre la neige. De plus, on annonce un autre tempête pour la fin de semaine. Bien que j’aime éperdument la neige et la fraîcheur qu’elle m’apporte en déguisant la ville elle me procure bien des soucis. Voyez-vous, David et moi avons souffert atrocement du froid cet hiver. Sans chauffage ou isolation l’appartement est invivable. Depuis déjà plus d’un mois, nous avons établi nos quartiers dans la chambre à coucher, seule pièce que l’on peut chauffer un peu. Sortir de notre havre nous fait craindre le pire. Cuisiner se résume à pas grand chose et aller aux toilettes se fait avec la vitesse de l’éclair. S’il fait zéro degré à l’extérieur, il fait donc zéro degré à l’intérieur. Nous avons maintenant en permanence un petit aura de buée sous la bouche. À chaque expiration, à chaque parole, il se dissipe dans l’air glacial de la chambre. Pour s’évader de cette situation quelques jours à l’occasion du Nouvel An chinois, nous avons décidé de partir vers Hainan Island, plus précisément à Sanya. Cette petite île semble tout simplement merveilleuse. (Allez voir par vous-même, quelques clics de souris et vous y serez.) Elle se baigne au sud de Hong Kong, au large du Vietnam et est habitée par les cocotiers et les palmeraies et nous semble irrésistible. Cela dit, les récents événements mettent en péril notre départ pour le soleil. Espérons que tout sera résorbé pour mardi soir alors que nous serons sur le point de nous envoler.
J’ai su que votre hiver vous en faisait baver aussi. Je sympathise et vous embrasse tous bien fort.